2026

« - I could have been someone. 
 - Well, so could anyone ».
The Pogues, Lullaby of London

“Toutes les réalités dont il est question dans mon livre se situent à l’échelle de vies singulières, envisagées sous l’angle des liens intimes entre les personnes, des liens familiaux et conjugaux. Au contraire, Lévi-Strauss, tout au long de son existence, depuis Les structures élémentaires de la parenté en 1949 jusqu’à ses travaux tardifs sur les systèmes à maisons dans la France rurale, s’est ingénié à démontrer que ces règles relèvent d’un ordre quasi mathématique ; d’un ordre tel en tout cas qu’il transcende les vies humaines singulières et la conscience que les personnes sont susceptibles d’en avoir. Mon travail ne conteste pas la nécessité et la pertinence d’une semblable construction, mais il montre sa limite : s’il est vrai, de façon générale, que, dans les groupes humains connus jusqu’ici, les acteurs décisifs sont la classe des hommes ; et s’il est vrai que ces groupes d’hommes instituent la famille et la parenté en échangeant des femmes entre eux, cela ne nous informe pas sur la manière dont cette expropriation d’une moitié de l’humanité est rendue possible. Plus précisément : comment elle est inculquée à tous les humains au point d’apparaître à tous, y compris aux théoriciens des sciences sociales, comme l’ordre même des choses. Pour la première fois en 1975, une jeune anthropologue américaine, Gayle Rubin, avait soulevé cette question dans un essai auquel Lévi-Strauss s’était abstenu de répondre. Par la suite, il avait manifesté son exaspération les rares fois où des femmes anthropologues la soulevaient, y compris trente ans plus tard, dans la revue qu’il avait fondée, et dont le titre — L’Homme — était pourtant emblématique du problème posé. Jusqu’à sa mort, Lévi-Strauss a réitéré la leçon des Structures élémentaires de la parenté  : dès lors qu’il s’agit de définir les règles d’alliance, les humains se considèrent mutuellement comme des signes mathématiques, des « plus » et des « moins ». Le grand anthropologue ne s’est jamais lassé de le répéter : il aurait aussi bien pu se faire que ce soient des groupes de femmes qui échangent des hommes, et non l’inverse. Peut-être, mais ce n’est pas du tout ce qui s’est passé dans l’histoire de l’humanité. Et pour autant que l’anthropologie soit une science empirique, elle est concernée par une régularité aussi massive.

Dans L’impossible famille Rivière, j’ai délibérément situé mon travail à l’autre extrémité des phénomènes envisagés : que se passe-t-il quand un spécimen de la classe des femmes oppose un refus radical à cet ordre des choses ? J’ai rencontré par hasard le cas très particulier de Victoire Rivière, une petite paysanne du Bocage qui, en 1813, accepte le mariage mais refuse ses devoirs d’épouse dès la sortie de la mairie. L’histoire de sa vie révèle l’existence de cas où cette inculcation des rapports de genre dans le mariage échoue complètement ; l’on pourrait aussi inventorier ceux où elle échoue en partie, ainsi que les nombreuses modalités possibles d’un ratage partiel. Il vaudrait la peine de faire entrer ces situations dans le répertoire des sciences sociales, car l’examen des cas aberrants fait lui aussi partie de leur programme, du moins si on les entend comme des disciplines empiriques.”

Jeanne Favret-Saada, Entretien avec Patrick Weil, Le grand Continent, 27 mai 2026

 « La mort me tient en éveil »
Joseph Beuys

« Ma peine est mon château seigneurial, perché là-haut, comme un nid d’aigle, sur le faîte des montagnes, au milieu des nuages; personne ne peut l’assaillir. De là, je prends mon vol, je descends dans la réalité et saisis ma proie; mais je n’y reste pas, j’emporte ma proie chez moi. Cette proie, c’est une image que je tisse dans les tapisseries de mon château. Puis je vis comme un défunt. Je plonge tout ce qui a été vécu dans le baptême de l’oubli, pour l’éternité du souvenir. Tout ce qui était temporel et fortuit est oublié, effacé. Alors, comme un vieillard à la tête blanchie par les années, pensif, j’explique les images à voix basse, presque en chuchotant; à mon côté, un enfant m’écoute, quoique avant même que je le raconte il se souvienne de tout. »
Sören Kierkegaard, Diapsalmata

« Il arriva que le feu prit dans les coulisses d’un théâtre. Le bouffon vint en avertir le public. On pensa qu’il faisait de l’esprit et on applaudit; il insista; on rit de plus belle. C’est ainsi, je pense, que périra le monde: dans la joie générale des gens spirituels qui croiront à une farce. »
Sören Kierkegaard, Diapsalmata

« Je dis de ma peine ce que les Anglais disent de leur maison : ma peine « is my castle ›. Beaucoup de gens considèrent la peine comme le dernier confort de la vie. »
Sören Kierkegaard, Diapsalmata

« Il est plus méritoire de découvrir le mystère dans la lumière que dans l’ombre ».
Arthur Cravan

« Les abrutis ne voient le beau que dans les belles choses. »
Arthur Cravan

« Qu’est-ce qu’il y a de scandaleux et de sublime dans le congé que le poète donne à la poésie? A dire les choses très rapidement, il faut remarquer que le mutisme d’un poète doit ressembler à une trahison inexplicable, non seulement parce qu’il sacrifie la volonté de parler au silence, mais surtout parce qu’il préfère le silence qu’est le refus de la poésie à ce silence supérieur, fondamental, que la poésie prétend exprimer. C’est de là, en effet, que vient le paradoxe. Qu’annonce la poésie au monde? Elle affirme qu’elle est le langage essentiel, qu’elle comprend toute l’étendue de l’expression, qu’elle est aussi bien l’absence de mots que la parole, enfin qu’être fidèle à la poésie c’est concilier la volonté de parler et le silence. La poésie est silence parce qu’elle est langage pur, voilà le fondement de la certitude poétique. Mais c’est justement cette certitude que Rimbaud déchire. Lui qui est par excellence le poète dont la poésie accueille l’inexprimable, qui a donné au langage l’assurance de n’être pas limité au langage, ne peut se contenter de cette suprême conquête, et il rejette le silence poétique en lui préférant l’incognito du vacarme quotidien. Le scandale de cette attitude est double: il apparaît d’abord insoutenable que l’homme qui a atteint le sommet poétique, qui est par conséquent dans l’existence authentique la plus vraie, s’en détourne soudain et revienne sans un remords, mais au contraire avec un sentiment de victoire, vers la banalité de tous les jours. Et ensuite, cet abandon, au nom du silence ou, en tout cas, en faveur du silence, jette un doute sur la prétention de la poésie à être plus qu’elle-même, à pouvoir retrouver aux sources du langage l’autre aspect du langage qui est l’absence pure de mots. »
Maurice Blanchot, Après Rimbaud

gens qui à ce moment 
merveilleux mais ce qui 
caractère ça devient 
mal d’eux comme ça 
et puis de plus en plus 
en plus venant le jour 
se met tout flou exprès 
l’idée de la séparation 
qu’avaient les appareils 
voient l’effet que ça fait 
contraste sur le fond

Anne Portugal, Et les gens contents de se baigner

“This is It
This is really It.
This is all there is.
And it’s perfect as It is.

There is nowhere to go
but Here.
There is nothing here
but Now.
There is nothing now
but This.

And this is It.
This is really It.
This is all there is.
And It’s perfect as It is.”

James Broughton, This Is It #2

“The future is not as good as it used to be”
The Tinklers

“Israël a perdu la guerre de Gaza, et l’a perdue sur tous les plans,; malgré le fait qu’elle est l’armée la plus technologique du monde, soi disant – allez, juste après celle des USA, ou juste avant, quelle importance ? Perdu, sur le plan militaire, – oui, sur le plan militaire, parce qu’en multipliant les morts (près de 100.000 ? — saura-t-on un jour ?), elle n’est arrivée à aucun de ses objectifs : ni éradiquer le Hamas, ni expulser les Palestiniens, ni annexer à nouveau Gaza, ni créer Gaza-Plage avec les USA. A rien du tout. Juste à créer des ruines et apparaître, aux yeux du monde tout entier, – aux yeux des peuples du monde tout entier, dois-je préciser, – pour un État terroriste, monstrueux et dont l’image, pour tous, n’est même Netanyahou, escroc et roublard, mais Ben-Gvir, – qui est dans son gouvernement après avoir, sa vie durant, appelé au meurtre des Palestiniens, et soutenu les meurtriers une fois qu’ils avait commis leur acte (on peut se souvenir qu’avant d’entrer au gouvernement, il avait applaudi les assassins qui avaient brûlé un couple de Palestiniens et leur bébé et avait assisté à un mariage pendant lequel pendant lequel les mariés poignardaient « symboliquement » la photo d’un bébé palestinien, – épisode sans suite judiciaire,  parce que, par un hasard très opportun, la video du meurtre avait été perdue par les services de la justice israélienne. – Israël, aux yeux des gens, aujourd’hui, c’est l’image de ce monstre.

Ce monstre qui vient sabler le champagne à la Knesset quand les députés israéliens adoptent la peine de mort, et la peine de mort sélective (pas pour les terroristes juifs), qui sable le champagne en arborant un pin’s qui représente un nœud coulant. Un type qui explique à la télévision que, certes, pour l’instant, il faudra encore des mois et des mois avant que cette peine de mort soit appliquée, parce qu’il y a toutes sortes de recours devant la Cour suprême, mais que, lui, il a déjà fait commander des uniformes rouges pour ceux qui sont menacés d’être pendus. C’est lui, aujourd’hui, celui qui supervise, personnellement, l’usage systématique de la torture dans les prisons israéliennes, l’image d’Israël.

C’est lui, l’image d’Israël, –  ce ne sont pas les manifestants qui protestent, parce que, au moment où j’écris, les protestations n’ont pas le pouvoir, et de très loin, de changer le cours des choses. L’image d’Israël, aux yeux du monde, c’est celle-ci.”

André Markowicz, Journal en ligne, Facebook, 10 avril

“Nous devons reconnaître dans l’enclos fait à partir de poteaux et de petites branches attachées entre elles et la clôture produite par entrelacs, dont l’achèvement suppose une technique, que la nature a pour ainsi dire donnée à l’homme, la plus ancienne cloison produite manuelle-ment, la plus primitive démarcation spatiale verticale inventée par l’homme.

Partant de l’entrelacement de rameaux, la transition au tressage de fibres végétales à des fins également liées à l’habitat, est facile et naturelle.

De là on en vint à l’invention du tissage, d’abord avec des brins d’herbe ou des fibres végétales, ensuite avec des fils tressés d’origine végétale ou animale. La variété de couleurs naturelles des pousses conduisit bientôt à les utiliser de manière alternée, et c’est ainsi qu’apparut le motif. On dépassa bientôt ces ressources naturelles de l’art avec la confection d’étoffes. La coloration et le tissage de tapis aux couleurs variées afin d’habiller la paroi, couvrir le sol et servir de toit, furent inventés.

Quel qu’ait été le déroulement progressif de ces inventions, de cette manière ou d’une autre, il reste certain que l’utilisation de tissages grossiers, en commençant par l’enclos, pour séparer le home, la vie intérieure de la vie extérieure, en tant qu’élaboration formelle de la notion d’espace, précéda certainement le mur, encore simplement construit en pierre ou avec un autre matériau.”
Gottfried Semper, L’art textile : aspects techniques et historiques

« L’autoprésentation est donc une sorte d’exigence qui incombe à toute vie : apparaître, se montrer pour ce qu’on est. L’être pur et simple (la simple existence positive) ne suffit pas : il faut en outre “apparaître”, c’est-à-dire donner forme, dans le champ du visible (mais il peut s’agir aussi de manifestations acoustiques ou olfactives), à la singularité de ce que l’on est »
Adolf Portmann, La forme animale, 1961

“La vie, ce n’est pas suivant la définition de Bichat, l’ensemble des fonctions qui résistent à la mort, mais c’est une puissance d’inventer du visible.”
Maurice Merleau-Ponty, Cours du Collège de France, 1957-58

“Joseph [Cornell] n’avait pas peur des sentiments, il insistait même sur leur importance, cela faisait partie de son système de croyance qu’il y avait des moments cristallisés dans des sentiments du passé. L’influence de Proust là encore. Ces moments pouvaient être reprécisés et revitalisés par la mémoire jusqu’à qu’une sorte d’épiphanie de la vision soit atteinte. Je l’ai entendu utiliser le mot d’épiphanie de nombreuses fois. Cela semblait lui causer une réelle peine si l’un de ses moments commençait à s’évanouir. […] Il fut assez spécifique avec moi un jour. Il m’a dit que sa préoccupation dans le travail était seulement de tisser des fils de réminiscences les uns avec les autres.”
Lawrence Jordan

“La réminiscence n’a pas le poids du souvenir, elle est plutôt la touche fugitive qui nous effleure, souvent même à notre insu ; à la fois il en reste quelque chose et il n’en reste rien, il en reste quelque chose qui n’est pas rien ; c’est une trace qui ne laisse pas de traces! Un parfum de glycines au printemps dans une rue de Paris, l’odeur de la pluie en octobre sur le fer des balcons, une odeur d’herbes brûlées à la campagne, une épicerie de village qui sent le poivre et la naphta-line… et nous voilà subitement envahis par une langueur inexplicable, habités par ces présences infimes et intimes que l’on n’ose pas appeler souvenirs.”
Vladimir Jankélévitch, Quelque part dans l’inachevé, 1978

“Étonner la catastrophe par le peu de peur qu’elle nous fait.”
Victor Hugo

“Selon Proust, c’est pur hasard si l’individu reçoit une image de lui-même, s’il peut s’approprier son expérience.”
Walter Benjamin

”« À l’époque où Samuel Beckett était encore jeune homme, au début des années 1930, cherchant un point de départ qui lui permettrait de se développer, il écrivit un essai intitulé Proust, où il interrogeait la conception proustienne du travail créatif, citant le credo artistique exprimé dans Le Temps retrouvé : “Le devoir et la tâche d’un écrivain [non d’un artiste, d’un écrivain] sont ceux d’un traducteur.” Cela pourrait également se dire d’un compositeur, d’un peintre ou de quiconque pratique un métier artistique. Un artiste, c’est quelqu’un ayant un texte qu’il ou elle veut déchiffrer. »
Bridget Riley, “Painting Now”, 1997